Permanence du mouvement cohésif d’émancipation de 1830 à nos jours

Par : Tahar HAMADACHE

La venue du Président Jacques CHIRAC en Algérie a le mérite de lever un peu plus le voile, à la fois, sur les acteurs véritables de la vie politique notamment en Algérie, en France, dans les relations qui prévalent entre ces deux pays depuis au moins 1830 et, par conséquent, sur les éléments de la crise identitaire algérienne -bien lire : crise identitaire algérienne -, et sur les différents projets de solution élaborés et à l’œuvre selon telle ou telle échelle de valeurs et de critères priorisés, ainsi que sur les empêchements induits par des projets de ‘’substitution’’.
Par dérivation, la symbolique de cet événement a le mérite de suggérer très fortement à la fois la nécessité historique de tenir une conférence nationale du Mouvement citoyen, son sens, ses thèmes centraux, sa forme et ses moyens, ses balises protectrices étant déjà en place et assurées par le Mouvement citoyen lui-même.

Pèlerinages et allusions à l’histoire Pour comprendre l’importance de ce voyage, il importe d’avoir à l’esprit qu’un recueillement a été prévu, lors de ce voyage, sur les lieux de la première résistance organisée par le peuple algérien organisé autour de la Zaoueyya El-Djilaneyya dont le territoire se confond avec celui de la Darkaoueyya qui a vu émerger à la fois Messali El hadj, présenté comme le père du nationalisme algérien, et Ahmed Ben Bella, présenté comme le premier Président de la République Algérienne indépendante.

Il importe aussi savoir que le lieu d’où le Président algérien en exercice a lancé le premier message de bienvenue au Président français, lui même représentant la Révolution française républicaine au nom de laquelle l’Empereur-président Napoléon III a satisfait à l’engagement fait par la France à l’Emir Abdelkader sous la Couronne, suggère d’une certaine manière la résistance d’un autre héros de la résistance contre la colonisation, en l’occurrence le bey El Hadj Ahmed de Constantine. Ce héros représente l’implication des turcs, des kouloughlis et des communautés minoritaires dans la défense non seulement du prestige en déclin de la « Sublime porte », c’est à dire de l’empire ottoman musulman, mais aussi dans celui de la résistance populaire algérienne dans sa pluralité face à l’envahisseur colonial.

En outre, le lieu d’où part cette excellente parole de bienvenue impliquant la population locale, à l’occasion représentative du peuple algérien, rappelle aussi des événements douloureux encore chauds, à savoir l’attentat récent qui a coûté la vie à une quarantaine de soldats super entraînés de l’Armée algérienne. Cet attentat ne laisse pas oublier que l’Islam a désormais d’autres chapelles qui ne répondent plus aux canons des écoles traditionnelles mais également à de multiples visions réformistes dont on ne peut exclure la pensée de El Afghani ni celle de l’Association des Oulémas Algériens.

Il ne faut pas négliger le fait que la région d’où part le seul appel à dénoncer plus ou moins cette visite est considérée comme la région - fief de la Rahmaneyya, autre Zaoueyya qui a très fortement marqué l’histoire de la résistance à l’œuvre colonialiste.
Ce, pendant qu’il reste indéniable que la Rahmaneyya ne peut être d’aucune manière considérée comme l’instigatrice de cet appel, d’autant plus que les partisans de cette dénonciation, pourtant se présentant comme tenants de « l’Islam de nos pères », souscrivaient aussi, récemment encore, à la démarche de dénonciation d’un ‘’Conclave’’ de l’association nationale des
zaoueyyas tenu sous les auspices de la Rahmaneyya dont le territoire est à l’occasion honorée par le président de la dite association comme étant celui où l’Islam est le mieux préservé en Algérie. Il faut remarquer au passage que cette distinction honorable n’est pas pour être partagée par l’Islam dit activiste ou politique, en fait à l’Islamisme moderne, réformiste, zaimiste et individualiste : ce désaccord s’illustre par le nombre d’attributs rebutants par lesquels on tente de caractériser le même territoire ne serait-ce qu’à travers une presse acquise.

Résistances populaires et permanences identitaires

La résistance de l’Emir Abdelkader

Parler de la résistance de l’Emir équivaut à rappeler tout son parcours, allant de son adolescence équestre et studieuse, à l’extraordinaire héroïsme de sa Daira et de sa petite armée des derniers combats livrés soit à l’occupant ou aux troupes allégeantes du roi de l’Ouest, à son ascèse mecquoise et à son introduction à la loge maçonnique égyptienne. Il suffira peut-être de dire que l’Amérique du nord a été parmi les premiers Etats chrétiens à reconnaître l’émirat algérien, rappelant de ce fait les sempiternelles batailles à lesquelles se livrent cette nation et celle française pour le contrôle de la Méditerranée depuis leur coexistence, c’est à dire depuis leurs Révolutions anti-royalistes respectives. Mais ce qu’il ne faut pas oublier, c’est l’appartenance du chérif (se revendiquant de la maison du Prophète) Abdelkader à la zaoueyya El Djilaneyya qui semble à la fois assumer les conceptions étatiques élaborées du temps de l’Emir, les liens historiques établis du temps de l’Emir avec la République française et l’amitié contractée avec les Etats unis en ce temps même.

Ce qui est aussi utile à noter, c’est la concurrence historique entre les deux logiques françaises et américaines de ‘’protection’’ et d’investissement en les savants musulmans : il est à ce titre à se demander si la France aurait tenu la parole donnée à l’Emir si elle n’avait senti que toute son influence sur le monde musulman depuis le voyage de Napoléon en Egypte -où il semble avoir lui-même intégré la fraternité universelle- serait aspirée par celle des états unis qui avaient déjà accueilli le grand réformateur musulman Djamal-Eddine Al-Afghani comme elle a par la suite accueilli et adopté une figure de proue du laïcisme arabe, Djebran Khalil Djebran. Cette concurrence apparaît d’ailleurs en Egypte qui a la première dans le monde arabe bénéficié de l’imprimerie, don Napoléonien, et est considérée première candidate à être en tête du chimérique projet français d’Empire Islamique de l’Ouest si l’on considère que cette même Egypte a finalement échu à l’allié de toujours des Etats unis : la Couronne d’Angleterre. Emergence d’une Zaoueyya rivale.

La Djilaneyya politiquement étêtée au pays du fait du départ de son Chef en exil, on ne sait pas réellement quelles ont été ses prérogatives dans la suite des événements imposés par la présence coloniale ni quel a été véritablement son rôle d’interlocuteur. Elle s’est probablement félicitée de se voir confondre avec la Zaoueyya mère, auprès du tombeau de son ancêtre, le saint Abdelkader El Djilani, se trouvant à Damas, lieu d’exil de l’Emir. Grâce à l’Emir et à ses descendants, son rôle politique n’a d’ailleurs jamais cessé d’être affirmé ni avec le monde musulman, ni avec les capitales française, américaine, etc. Cette aura lui a pour le moins facilité de se retrouver dès l’indépendance algérienne acquise, de nouveau comme l’un des centres d’influence notoires de la politique algérienne contemporaine.

Notons qu’il est probable que son absence en tant qu’acteur de premier plan pendant la colonisation a du favoriser la montée d’une autre Zaoueyya sur son territoire d’influence, la Derkaoueyya, en tant qu’interlocuteur des populations et du pouvoir colonial.
La résistance du Bey de Constantine

Les conséquences historiques de la résistance du Bey de Constantine ne pouvant être évaluée qu’à des hypothèses alambiquées sur l’évolution des groupements pouvant se réclamer de son héritage, notamment dans les grandes villes du pays, y compris dans celles que le pouvoir turc a abandonné sans la moindre résistance aux visiteurs de Sidi-Ferruch, il serait tout hasardeux de se risquer à attribuer la formation de certaines lobbies politico-économiques en Algérie à cette matrice. Ce qui est aussi notable, c’est que, malgré la participation active des autochtones à sa résistance, il semble que le nom d’Ahmed Bey ne soit pas véritablement ancré dans la mémoire collective.

 La résistance du duo Aheddad – Amokrane.

La résistance du Cheikh Aheddad, venue installer la permanence de la lutte contre l’envahisseur, a parfaitement bien exploité l’expérience des résistances antérieures qu’elle a couronné de façon non seulement héroïque mais aussi stratégique. Prenant acte de l’éclatement de la société en groupes d’intérêts, état de choses qui n’est pas sans ressembler étrangement à la situation actuelle du pays, de l’histoire des royaumes et des pouvoirs antérieurs à la Régence, de l’éclatement en branches rivales de la Rahmaneyya elle-même, de la concurrence absurde d’autres Zaoueyya au moment même le plus critique, de l’invincibilité même de l’occupant, tous faits ajoutés données ultérieures que le colonialisme ne fait qu’entretenir et gérer par la suite, la Zaoueyya a fait ce qu’elle devait faire et de brillante manière.

Il faut au moins savoir que la Zaoueyya Rahmaneyya a vu sa naissance favorisée par le Royaume Hafside, sur un territoire plus ou moins demeuré sous l’influence des descendants du royaume Hammadite : n’a-t-elle pas son siège dans ce qui est admis comme le royaume des Ath Abbas, rival plus ou moins pacifique du royaume de Koukou ? Il faut aussi se demander pourquoi l’Emir Abdelkader pouvait se prévaloir d’avoir des lieutenants en Kabylie et comment ceux-ci ne semblent impliquer ni dignitaires religieux ni aristocrates ‘’paysans’’ parmi les moudjahidine locaux.
Il est en tout cas certain que la Rahmaneyya a
lancé sa résistance au moment ou elle est travaillé par des schismes qui apparaîtront au grand jour avec l’allégeance prêtée au Colon par Ben Ali Chérif, Chef de ‘’l’université’’ de Chellata qui n’a au demeurant pas formé de taleb local. Rappelons au passage que cette ‘’université’’ a été saccagée par l’armée française au cours de la Guerre de libération, peu de temps après des contacts établis pour l’emprunt d’un manuscrit qui demeurerait encore l’objet de recherche d’autorités scientifiques, politiques et autres cercles. Quoi qu’il en soit, le génie de Cheikh El Haddad transparaît à travers son alliance avec El Hadj Amokrane, dit El Mokrani, chef de la Kalaa des Ath Abbas, elle-même héritière de la Kalaa des Hammadites. Se sachant d’avance vaincus, il ont livré bataille à l‘ennemi commun jusqu’au dernier souffle, mourant pour l’un, comme par reconnaissance du Bey Ahmed, dans la prison de Constantine (Cirta) suite à un procès où il a clairement déclaré que sa lutte s’inscrit dans le prolongement de celle de Massinissa, le grand Aguellid et fondateur du concept ‘’Afrique’’, et pour l’autre sur son cheval, les armes de guerrier à la main, dans un territoire qui peut rappeler aussi bien l’aire d’influence de l’Emir Abdelkader, le descendant du Prophète Mohamed que le cœur de l’ancien royaume hammadite et ziride.


Des femmes rahmanites chefs de résistance

Ce spirituel ballet d’institution de la réconciliation avec toutes les composantes algériennes contemporaines et avec l’histoire est, quel qu’en soit le concours du hasard, magnifiquement réussi. Cette réussite l’est d’autant plus que Lalla Fadhma n Soummer suivie de près par l’adolescente Lalla Threyya de Tigzirt ont déjà rompu avec toutes les formes de discrimination et de distinction afin de n’opposer qu’une seule âme collective à l’oppresseur pour l’honneur, pour l’amour de la liberté et pour l’unité spirituelle la plus profonde et la plus agissante en tant de guerre y compris par l’enchaînement physique comme en temps de trêve jusqu’à ce que l’ennemi, ‘’introduit par le fer, sera expurgé par le fer’’ (‘’Ikcem-ed s wuzzal, ad iffe& s wuzzal’’.

Cheikh Mohand).

Deux poètes, et la résistance continue !

Un tel message n’aurait pas traversé le temps s’il n’y avait deux grands personnages que rien n’a trahi si on ne les juge sur l’historique rencontre qu’ils se sont permis quelques années seulement avant de rendre l’âme. Il s’agit de Cheikh Mohand Ou Lhocine, paysan et poète ‘’autoproclamé’’ Marabout, et Si Mohend Ou Mhend, Marabout qui s’est fait poète, errant et ‘’blasphémateur’’. N’avons nous pas en eux deux, deux des rares intellectuels populaires ayant échappé aux trappes du colonialisme ?

Il est tout de même bizarre qu’une vive polémique fait surface à l’occasion de l’année de l’Algérie en France au sujet du personnage Mohandien, sur la nécessité ou pas de le démystifier. Il est clair qu’une démystification équivaut dans ce contexte à une très pernicieuse disqualification, à la limite d’une dénonciation aussi injuste qu’injustifiable. Ce, pendant qu’on maintient le silence sidéral sur son alter-égo, son compagnon et jumeau mystique de toujours. La permanence du souci de réconciliation sans exclusive.

Revenons à cette Œuvre de réconciliation nationale séculaire, fondée et jusqu’à nos jours poursuivie par la Zaoueyya El Rahmania si on ne veut pas omettre que le ‘’Contrat national’’ peut être cité comme moment politique qui s’en imprègne parfaitement bien tout en prenant en compte l’émergen