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<!-1- 9 ans après les
événements de 2001, quelle est votre appréciation
sur ce qui s’est passé en kabylie ?
Tout d’abord, je tiens à
vous remercier pour m’avoir donné l’occasion de
rappeler quelques points importants quant aux événements
malheureux qui se sont déroulés en kabyle après
l’assassinat des jeunes adolescents, il y a maintenant presque
une décennie.
Effectivement, pour rester
simpliste, je vais relater ce qui s’est passé et dont tout
le monde en était témoins.
Le 18 avril 2001, dans la brigade de gendarmerie
de Beni Doula, un jeune lycéen en l’occurrence
« Guermah Massinissa » a été
lâchement assassiné par les gendarmes
au sein même de la brigade. Le 22 avril,
d’autres collégiens ont été
interpelés par les services de sécurité à
Amizour (béjaia). A partir de ce jour, la
population des wilayates de Tizi-ouzou, béjaia, Bouira,
boumerdes et autres aux Aurès (khenchela et batna) sont
descendus dans les rues pour manifester leur colère en criant
« Halte à la hogra » et en
dénigrant le pouvoir maffieux et assassin.
Les manifestations ont continué sans
grands incidents jusqu’au jour cauchemardesque du 27 avril 2001
où les gendarmes ont « spontanément »
tirés à bout portant sur les manifestants. Des dizaines
d’âmes tombèrent. La Kabylie est
définitivement en deuil. Le massacre continue le 28, le 29 le 30
sans qu’il y ait un ordre du cessez le feu de la part des tenants
du pouvoir. Il fallait arrêter cette effusion du sang. Ne sachant
à quel saint se voué, la population s’est prise en
main en déterrant son unique arme à savoir son
organisation ancestrale « les aarchs » pour parer
aux dangers venus de l’extérieur. A partir du 03 mai 2001,
un embryon des aarchs de la région de sébaou s’est
constitué pour cumuler le 11 juin dans la
réunion d’El ksar avec tous les aarchs de la kabylie et
enfanter la plate forme populaire de revendications
appelée communément « Plate forme d’El
kseur ». Je tiens à rappeler aussi que la
majorité des martyrs du « printemps noir »
sont tombés avant la création du mouvement des aarchs.
A noter aussi que plus de 3 millions
d’algériens ont pris les chemins d’Alger pour
déposer cette plate forme à El Mouradia, le 14 juin de la
même année. Cette manifestation
est encore réprimée dans le sang. Maintenant, les causes
de ces tueries « gratuites !!!! » et les
aboutissants de ce massacre reste une énigme ! Chacun peut
y méditer.
<!2- >Selon vous, à quoi est due
l’adhésion quasi charnelle de la population au
mouvement ?
C’est vrai, je crois qu’au
début toute la population a adhéré effectivement
au mouvement, c’était une mobilisation fantastique.
Néanmoins, en réfléchissant avec recule, je crois
que les motivations d’adhésion diffèrent des uns
des autres. Il y en a ceux qui, par peur et craintes de tueries
généralisées, se sont mis d’accord pour
s’unir tant que les assassins continuent de sévir.
D’autres par intérêts inavoués et heureusement
la plus grande frange de la société (surtout les
démunis) s’est mobilisée pour que soient
satisfaites les revendications sociales, identitaires et celles
relatives aux réparations morales et matérielles.
Aussi, par des actions touchant directement le
citoyen, en exemple, le non paiement de la facture
d’électricité jusqu’à
présentation d’excuses de l’Entv quant aux insultes
du 14 juin envers la population de kabylie, la population s’est
mise dans une mobilisation continuelle et chiffrée.
L’essentiel est que depuis
l’indépendance, l’Algérie n’a connue
une pareille mobilisation populaire aussi importante et agissante usant
des moyens pacifiques et démocratiques en s’inscrivant
dans la durée.
<!3- Comment appréciez-vous la position de la
classe politique par rapport à ces
événements ?
Avec le nombre important de partis politiques
agréé en Algérie, aucun n’a pris
satisfaction de la nouvelle organisation des aarchs. On a beau crier
dés le début notre démarche
« apolitique » c'est-à-dire que le
mouvement n’a pas de vocation à se présenter
aux élections, que le mouvement ne fera allégeance
à aucune autre structure ni au pouvoir. Son objectif est trop
simple pour que le géni politique le comprenne.
D’instinct, les partis politiques, surtout ceux plus
implanté dans la région de Kabylie, voit en mouvement un
prédateur. Ils prennent conscience de leur déphasage avec
la réalité sociale et leur implantation
défaillante dans la région. Pour y remédier, au
lieu de d’y participer activement depuis le début en
accompagnant ce nouveau né et ne pas le voir comme
vivier de recrutement, ils entamèrent leurs plans
diaboliques pour le faire imploser afin de leur laisser pour toujours
la priorité aux allégeances et autres privilèges
des systèmes dictatoriaux.
Pour illustration, les
délégués du mouvement citoyens ont eu tous les
noms de quadrupèdes et volailles, ils
étaient harcelés et par le pouvoir ce qui est
prévisible et « compréhensible » et
par des politicards dont on a un jour cru frères de combat
démocratique et de proximité géographique.
Nous étions sur deux fronts, ce
n’était pas facile de mener un combat dans la durée
avec une organisation structurée horizontalement où tout
le monde est chef d’un jour et faire éparpiller ses
énergies dans plusieurs directions pour parer aux attaques
malsaines de tout bord. Si aujourd’hui le mouvement compte
à son actif des acquis inestimables, c’est grâce aux
dizaines de martyrs, aux milliers de blessés, à la
dernière frange de population dont j’ai parlé au
haut et aux délégués sincères et
courageux qui n’ont jamais douté du bien
fondé du combat citoyen.
<!--4-
Quels sont les principales acquisitions
de ce mouvement ? notamment suite au dialogue avec Ouyahia ?
Avant de répondre à cette
question, je veux expliquer ce qui m’a amené
personnellement à accepter le dialogue avec
les représentants de l’Etat et activer dans le sens de
l’aboutissement d’un dialogue serein, honnête et
fructueux après quatre années
d’existence du mouvement. Une fois que la plate de forme de
revendication du mouvement est décrétée
scellée et non négociable, et ceci dans un conclave de
l’interwilaya durant l’été 2001, on a
commencé à chercher à s’y adapter à
cette nouvelle donne car, pour rappel, le mouvement a dialogué
avec le pouvoir avant cette date, c’était avec Benflis en
tant que chef du gouvernement. Effectivement, ce
n’était pas du tout facile d’argumenter le refus au
dialogue d’un mouvement pacifique et d’essence
démocratique pour les ONG et aux représentants des
gouvernements occidentaux. On a été plusieurs fois
confronté à ce dilemme. Pour s’en sortir et ne pas
s’engouffrer de plus en plus dans la solitude et donner
l’image d’un mouvement fasciste, lequel caractère
nous esseulera non pas uniquement sur la scène national mais
aussi internationale car bien entendu cette
démarche du «tout ou rien »
est gravement pointée
du doigt après le 11
septembre 2001. Etre délégué et animateur de ce
magnifique mouvement c’est aussi prendre ses
responsabilités quant aux conséquences fâcheuses
que subira la population après une action male
réfléchie. Il y en a beaucoup, à qui la fuite et
la démission était la solution.
Donc, pour s’y adapter, on est
amené à réfléchir à cette plate
forme, il fallait trouver la parade et c’est fait. 15
revendications à caractères majoritairement
conjoncturelles, simples de portées doivent se muter en un
projet de société véhiculant une alternative au
système en place. C’est ainsi que la plate forme est
étirée et remaniée en d’autres documents
à savoir l’explicitation de larba nat iraten et le
document de perspective politique appelant à la
régionalisation qui par manque de consensus s’est
retrouvé dans les oubliettes. La population n’était
pas prête à nous suivre dans ces nouvelles perspectives. Le
kabyle, quand il ne comprend pas, il se tue et quitte. Les
conclaves sont devenus des arènes idéologiques de
confrontations perpétuelles agaçantes et
d’intérêts mesquins. C’était apparent
que notre belle structure ne peut durer davantage.
Il fallait repenser le mouvement, trop
d’incidences sont suspendues. Entre la radicalisation
accentuée des actions alors que le mouvement est
délesté de sa base populaire et les négociations
avec le pouvoir en place, pour un délégué
responsable, le choix n’est pas très difficile.
Maintenant pour les acquis du mouvement que se
soit et par son existence lui-même, ses actions et par
l’étape de négociation
« dialogue » avec le pouvoir, je tiens
d’avance à dire qu’ils sont nombreux et importants
si on étudie ceci sereinement, d’une
façon pragmatique et sans préjugés aucuns. Je vais
essayer des les énumérer :
->Par son existence en tant que mouvement de cette
ampleur, par sa rapidité à mobiliser, et faire face aux
hordes meurtrières, l’algérien de toute ville et
tout hameau commence à se libérer du voile de la peur.
Aussi, depuis l’indépendance de l’Algérie,
le même pouvoir en place s’est vu contraint d’accepter
comme interlocuteur le citoyen simple sur l’avenir du pays, ceci
est certes un acquis fragile mais un antécédent
gravé dans les mémoires.
- Quand aux acquis du dialogue avec le chef du
gouvernement représentant de l’Etat, il y a eu 3 rounds.
En janvier 2004, une délégation de l’interwilaya du
mouvement composée de 11 membres dans laquelle
m’était donné l’honneur d’être le
porte-parole, s’est réunie avec Ahmed Ouyahia pendant plus
de 24 heures sans halte concernant les 6 points d’incidences des
événements du printemps noir en
l’occurrence (libération des détenus et
arrêt de toutes les poursuites judiciaires à
l’encontre des citoyens dont les chefs d’inculpations sont
relatifs au événements, réintégration
des travailleurs ayant été licenciés pour leur
attachement au mouvement, règlement du contentieux des factures
d’électricité ayant été
impayées à partir de 2001 et présentation
d’excuses de la part du Directeur de l’ENTV,
exonération de tout impôt des commerçants sis dans
la région de Kabylie depuis 2001 (à noter que la facture
est importante) et enfin la révocation des soit disant
élus imposés de force lors des élections de 2002.
Ces six incidences ont été complètement
satisfaites et largement appliquées. Après ceci, en deux
étapes, une délégation élargie est
allée négocier sur les mécanismes de la mise en
œuvre de la plate forme d’El kseur, en butant la
première fois (janvier 2004) sur la revendication concernant
l’officialisation de tamazight, celle-ci s’est vu
arrêter le dialogue pour reprendre l’année suivante
(en 2005) sur la base d’un protocole d’accord mentionnant
l’engagement de l’Etat à mettre en œuvre les
revendications de la plate forme d’el kseur.
PLATE FORME D’EL KSEUR : Il faut savoir que plusieurs revendications de
la PFK sont devenus caduques dépassées par le temps et
les événements à l’exemple de « 5.Pour
l'annulation des poursuites judiciaires contre tous les manifestants
ainsi que l'acquittement de ceux déjà jugés durant
ces événements », «6- Arrêt
immédiat des expéditions punitives, des intimidations et
des provocations contre la population » «7- Dissolution
des commissions d'enquêtes initiées par le
pouvoir », «14- Pour un
réaménagement au cas par cas des examens régionaux
pour élèves n’ayant pas pu les passer».
Pour les autres, le statut de martyr est
acquis (une
stèle est érigée à tizi-ouzou et une place a été dédiée aux
martyrs de la démocratie et
de la citoyenneté), les
indemnités matérielles aux parents de martyrs et
blessés des événements sont versées. Les
gendarmes ont été remplacés par d’autres
corps de sécurité notamment par la
police dans les régions ou il y a eu assassinats. Le plan
d’urgence sociaux économique pour la kabylie est un
acquis, autre que la construction d’une université
à Tamda, un grand stade à tizi, la
ligne de chemin de fer, beaucoup d’argent est mis à la
disposition des collectivités locales qui d’ailleurs des
fois est gaspillé pour rien. Tamazight
est langue nationale, inscrite au chapitre « constantes de
la constitution algérienne », aujourd’hui
encore, nous attendons l’institutionnalisation d’une
académie de langue amazigh et un haut conseil
àl’amazighité arrachés lors des
négociations, d’ailleurs confirmé par le
président de la république lors de la dernière
campagne électorale à Ouargla. Nous sommes
persuadés que c’est avec ces mécanismes
élargies à d’autres moyens que tamazight deviendra
un jour officielle.
Seule la revendication concernant le jugement
des assassins par les tribunaux civils n’est pas satisfaite,
c’est un fait. Aujourd’hui, nos détracteurs
d’hier sur cette revendication sont aux hautes institutions de
l’Etat, qu’ils prennent le relais
s’ils ne sont pas amnésiques.
Une précision, je suis presque sure que
ceux qui disent que le mouvement n’a rien eu durant le dialogue
ne savent même pas ce qui est écrit dans la plate forme
d’el kseur.
<! 5- >Mohand Iguetoulene, quelle est votre
appréciation de la situation actuelle de la Kabylie et quelle
perspective pour elle ?
De tout temps, la Kabylie a su se
régénérée après un mutisme
prolongé car ses enfant ont toujours été humbles
et intelligents. Ce qui est, malheureusement, frappant
aujourd’hui c’est exactement le contraire. Et ça
fait peur. Par un complot ou une situation conjoncturelle,
l’intelligentsia kabyle fuis le pays ou réduite au silence.
Le taux d’universitaires sortants vivant en Kabylie
avoisine celui des années 60. Même les institutions soit
disant « démocratiquement élues »
sont gérées par des analphabètes, c’est une
situation désastreuse. Pour une perspective
générale effective et salvatrice, sincèrement,
à court et moyen terme, je suis un peu pessimiste, je ne vois
aucune d’applicable dans les conditions
énumérées. Toutefois, en premier lieu, pour faire
face aux urgences de toutes sortes, il est conseillé de
réactiver au moins au minimum vital les structures de
comités de villages, les associations culturelles et
œuvrer dans le sens de la gestion de la cité et de la
pérennisation de la culture d’unité sociale
laquelle, croyez moi, est un moyen de persuasion important vis à
vis ennemis
de la région. Aussi, avec l’instauration des débats
à tous les échelons de la société, les
citoyens prendront les décisions appropriées et ainsi
seront à l’abri d’un fait accompli instauré
par des individus qui par folie ou par manipulation, nous projetteront
dans
un avenir incertain.
<!>6- >Votre message à la population, vos
espoirs ? vos regrets ?
En ce double anniversaire du printemps
berbère 80 et printemps noir 2001, je tiens à rendre
d’abord hommage aux martyrs et aux blessés des deux
événements et à tous les
artisans de ces derniers. Mes espoirs est que les
générations futures tiennent compte de ces
événements, et dans leurs points forts et dans leurs
points faibles, dans les luttes futures pour le
recouvrement de l’identité nationale et autres combats
démocratiques.
Seulement, après
l’expérience personnelle au sein du mouvement, je tiens
à dire que dans les moments difficiles
où la sagesse doit l’emporter sur le populisme aveugle,
les futurs animateurs des mouvements à venir ne doivent
aucunement reculer et se laisser abattre.
Mes regrets concernent le mouvement est de ne
pas œuvrer dés le début pour les
négociations au moment où le mouvement était
incontournable et fort. C’était une erreur
stratégique à déplorer. Je prends ma part de
responsabilité. Je croyais naïvement à la
mobilisation pacifique démocratique sans tutelle perdurer
indéfiniment sans tenir compte de l’essoufflement.
Voila, je vous remercie.